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HONET, graffitis symboliques contre idées non-reçues

08.05.2026
 avec  un  léger  twist  dans  la  tête... 

de Paris à ailleurs en plusieurs étapes

HONET a été happé par le graffiti et sa pratique en marge lorsque l’adolescence a pointé son nez. C’est devenu une raison de vivre. Depuis trente ans il peint, écrit et laisse sa trace pour mieux se retrouver dans le labyrinthe de l’existence. Une passion dévorante qu’il a su faire évoluer avec le temps, ses envies, la police et d’autres contraintes du quotidien.

Son téléphone Nokia 3310 est jaune, HONET a choisi de focaliser son attention sur la création, sans laisser les mondes extérieurs travestir le sien. Concentré, il défend ses idées en couleur, ses valeurs avec des actes et refuse de jouer certaines parties pour rester fidèle à ses convictions. On a discuté longuement, voici quelques moments clefs de son parcours.

HONET a un site internet

Pour commencer, comment tu découvres le graffiti ? Et qu’est-ce qui te motive à en faire ?

J’étais nul à l’école, mais j’aimais dessiner. J’étais fasciné par l’Art nouveau et l’Art déco, et j’essayais de faire des dessins dans ce genre-là, jusqu’à ce que je rencontre des gens dans ma classe qui faisaient du graffiti. Ils m’ont montré un livre, LE Subway Art. Et ils m’ont proposé de reproduire quelque chose d’identique ensemble.

Je les ai suivis et on est allés faire une voie ferrée la nuit. C’était magique, c’était l’aventure, et je n’ai jamais arrêté depuis. Je me suis retrouvé projeté dans un univers qui me plaisait bien, c’était Paris dans les années 80, donc c’était un peu particulier. Faire du graffiti la nuit, quelque chose d’illégal et en même temps créatif, ça m’a fasciné instantanément.

Tu avais déjà un intérêt pour l’art ?

Je m’intéressais au dessin. Peut-être parce que je voyais ma mère qui avait un peu dessiné étant jeune. J’ai toujours senti qu’à un moment elle avait eu un choix à faire, et qu’elle a choisi celui de s’intégrer dans la société et de travailler. Elle était médecin, je voyais ça comme quelque chose de noble et d’utile. Par contre, j’ai réalisé rapidement que le choix de travailler, de m’intégrer, je ne l’avais pas, donc autant continuer à dessiner.

Je comprenais bien que j’étais le mouton noir du fond de la classe, et que le peu d’amis que j’avais étaient forcément ceux qui étaient différents. J’ai tout de suite senti cette fascination pour la différence, d’être attiré vers les gens qui ont un point de vue autre sur la vie et qui sortent de la norme. Et heureusement j’ai eu la chance d’en croiser qui vivaient heureux dans leur différence, ceux qui étaient dans l’affront sans plonger dans la violence, plutôt dans le pied de nez.

J’ai été éduqué par mes grands-parents qui étaient au Parti communiste français, celui de Georges Marchais. Ils étaient tournés vers la Russie et les pays de l’Est qu’ils avaient parcourus, et pas du tout vers l’Amérique. Ça fait partie de l’éducation que j’ai reçue, de regarder d’abord en France, puis du côté de l’Est. J’ai baigné dans un environnement qui était codifié, politisé, souvent même un peu trop. Peut-être que ça a joué dans le fait que parfois je ne me sentais pas à ma place. Le graffiti, ça correspondait exactement à mon état d’esprit, à ce dont j’avais envie : se retrouver avec les personnes hors des normes, avec qui je me sentais à l’aise.

Tu évoques le métro dans tes interviews, qui reste un Graal encore aujourd’hui pour les graffeurs. C’est une façon de faire circuler son nom, et c’est aussi le voyage, qui est une activité que tu as beaucoup pratiquée pour aller peindre.

Un jour on m’a dit : « Tu te débrouilles, le métro est là-bas, tu vas le prendre pour aller à l’école. » Et le métro tous les jours dans les années 80 c’était la guerre, c’était hostile et effrayant, comme une jungle. Je n’ai pas eu le choix que d’affronter cette chose, ce dragon caché sous la terre. Tu apprends à le dompter, et finalement tu t’y sens à l’aise parce que tu en as déchiffré les codes.

L’initiation au graffiti passe par là. Il y a la ligne 6 que je prends tous les jours, c’est mon environnement. Je connais les passages secrets et souterrains, et faire un tag c’est se dire : il y a mon nom, c’est chez moi. Et du coup, ça fait moins peur. Je casse ce truc agressif de la ville et du métro en me l’appropriant.

 Quand  on  se  revoit,  c’est  comme  si  on  s’était  quitté  la  veille... 

Un jour, on a eu entre les mains un fanzine allemand, ON THE RUN, j’ai réalisé qu’il y avait du graffiti en Allemagne, mais aussi en Suède, en Finlande… Et que les gars ne peignaient pas seulement le métro mais tous les trains ! D’un seul coup, il y a eu de nouvelles perspectives, plein de trains, de pays et d’opportunités. Quand on a décidé de voyager, on a découvert qu’il y avait des billets InterRail, pas très chers, pour aller partout en Europe. Un ami avait commencé à faire un fanzine, à le distribuer à l’étranger, le troquant contre d’autres. Les graffeurs envoyaient par courrier des photos, espérant être publiés, et de temps à autre ils proposaient de venir chez eux peindre.

On répondait par lettre, qui mettait un mois à arriver : « Tel jour à telle heure, on sera là. » Tu arrives dans un pays où tu ne connais rien, mais une personne t’attend et elle fait la même chose que toi. On se retrouvait chez l’habitant, dans le cœur du réacteur, là où l’action se passait. C’est l’un des trucs que j’ai adoré dans le graffiti, il y a un lien magique qui nous unit. Et les personnes que j’ai rencontrées au début des années 90, je suis toujours en contact avec elles. Quand on se revoit, c’est comme si on s’était quitté la veille.

 

À la chute du mur de Berlin est apparue cette notion d’‘Europe’, et la vision que j’en avais était toute aussi effrayante. À l’époque, il n’y avait pas internet, donc quand j’ai commencé à voyager au-delà du rideau de fer – là où le graffiti n’existait pas – je ne savais pas du tout à quoi m’attendre, à quoi ça ressemblerait. C’était l’aventure ultime de traverser une frontière. Passer à l’Est était, pour moi, comme retourner dans la jungle des années 80, mais c’était plus brutal, chaotique et triste. Là-aussi, faire du graffiti était un moyen d’affronter et de dépasser cette peur de l’inconnu.

 

Berlin

 les  États-Unis,  à  part  moi,  tout  le  monde  trouvait  ça  bien... 

Tu es l’une des premières personnes que je rencontre qui n’était pas tournée vers La Mecque qu’était New York à cette époque.

Au début, pour 100% des Parisiens, et moi dans le lot, on imaginait qu’il n’y avait du graffiti qu’en France, aux États-Unis et en Angleterre. Et encore les graffitis anglais on trouvait ça nul. Et les États-Unis, à part moi, tout le monde trouvait ça bien. La première fois que je suis allé à New York, parce que j’ai quand même fini par y aller, eh bien ça ne m’a pas bluffé. J’avais un sentiment de déjà-vu partout. C’était dans les années 2000, donc forcément ce n’était plus pareil.

Le métro n’était plus peint comme il l’avait été, et au final il n’y avait que très peu de graffiti visible. Même les new-yorkais que je rencontrais étaient frileux, ils se disaient surveillés par la police, ou ci, ou ça. Les seuls qui étaient actifs et excités c’étaient des étrangers – Français, Allemands, Hollandais, Canadiens – qui vivaient là-bas. De temps à autres, on a tout de même trouvé moyen de sortir des sentiers battus et j’ai finalement eu l’occasion d’apprécier la ville.

[photo ci-dessus : DONDI par Martha Cooper en 1980]

Mais est-ce que cette histoire fantasmée de New York n’était pas révolue, tout simplement ? Tout a été aseptisé, il y a eu cette zéro tolérance*, ça a détruit méthodiquement un par un les bastions de l’underground. Et là où ça se passe, c’est ici, en Europe, avec une nouvelle génération qui a l’envie de construire quelque chose de nouveau sur les ruines de cette Europe d’après guerre froide. J’ai connu Berlin quand la ville était un énorme terrain vague, il y avait des fêtes partout, rien n’était payant, la police s’en foutait… pareil pour Barcelone. Des petits joyaux qui apparaissent à différents endroits, avant d’être rattrapés par la société, et le grand rouleau compresseur du capitalisme les fait disparaître sous le tapis.

* Doctrine politique répressive appliquée par le maire de NY Rudy Giuliani dans les années 90.

Pour revenir à la France, tu avais un regard sur les pionniers du graffiti ?

Quand tu fais du graffiti à Paris, tu es très vite rattrapé par une espèce de chape de plomb. Tu as l’impression que c’est la liberté absolue, mais en fait non, tout est codifié. Et dès que tu sors du format, hop, tu es pointé du doigt. À l’école, je n’étais pas dans le moule et considéré comme un marginal. Et dans le graffiti, les mecs reproduisaient la même chose, de te coincer dans un truc où tu dois ressembler aux autres. Donc, j’ai commencé par faire comme tout le monde, mais très vite j’ai eu le besoin de faire différemment. Rien que par mon nom, HONET, je me suis placé autrement – en rapport avec honnête ? – Oui, c’est ça. À l’époque, qui étaient les plus connus ? NTM, ASSASSIN, BOXER… il y avait souvent des noms agressifs, et j’ai pris le contre-pied de ça.

BANDO, MODE 2 et BOXER étaient vraiment à part, ils étaient là dès le début, donc d’une certaine façon je respectais ça. Ils ont d’entrée mis la barre haute, en faisant des choses à la fois quantitatives mais également remarquables et pointues. Je suis aussi un grand fan des catacombes, il y a plusieurs peintures de BANDO là-dessous qui n’ont pas bougé, certaines dans des endroits vraiment secrets et difficiles d’accès. C’est aussi ça qui m’a fasciné dans le graffiti, des gens censés être normaux et intégrés mais avec une part d’ombre… avec un léger twist dans leur tête.

 Quand  on  a  50  ans  et  pas  de  compte  Instagram,  ça  n'est  pas  facile  tous  les  jours... 

À quel moment tu te dis que tu vas en vivre ? Ça a été progressif et naturel ?

Ça n’a été ni progressif ni naturel. Quand j’ai commencé le graffiti, je voulais juste faire des conneries. Ensuite j’ai fait l’armée, qui était obligatoire à l’époque, et ça m’a plu d’être confronté à des gens de toute la France, des îles, des militaires, qui n’avaient pas – comme moi je l’avais – ce snobisme parisien de se croire le centre du monde. Quand j’ai fini l’armée, plutôt que de chercher du travail, j’ai choisi de plonger à corps perdu dans le graffiti. Tout ce que je voulais c’est peindre, voler de la peinture la journée, puis sortir la nuit.

Dans les années 2000, il y a eu un point de bascule. J’ai été arrêté plusieurs fois, la police savait que j’étais HONET, ils enquêtaient depuis plusieurs mois sur notre groupe. Après trois perquisitions chez ma mère, pas mal de paranoïa, des nuits passées dans des forêts, j’ai eu envie d’autre chose, plus apaisée, plus arty peut-être ? J’avais croisé des gens en Espagne, et des copines de Toulouse, qui peignaient dans la rue avec des pots de peinture. Ces filles ne s’emmerdaient pas, elles y allaient franco, en pleine après-midi, et les passants ne disaient rien ou venaient discuter. Et me je suis dit pourquoi pas ? J’ai pris mes pots et je suis allé peindre. Tout seul la première fois car personne n’a voulu venir.

Là, je me suis rendu compte que le regard des gens avait changé, ils avaient quasiment tous un retour positif, en essayant de comprendre. Même la police me posait des questions, avant de simplement de me demander de partir. Il y avait tout un côté ‘conflictuel’ qui avait disparu. Je pense que le fait de peindre au pinceau, plutôt qu’à la bombe, a contribué à cette disparition de l’agressivité. C’était plus traditionnel, plus classique et artistique, donc les gens comprenaient mieux la démarche, à défaut d’en comprendre le but. Peut-être aussi le fait de ne plus être un ado… Je répondais poliment et de manière intelligente, intelligible en tout cas. Je me suis dit : « Tiens, c’est marrant, je suis passé de criminel à artiste. »

On a commencé à former une sorte d’équipe qui peignait dans la rue avec Olivier STAK et Sam BERN. On faisait des ‘street-collabs’ avec MISS VAN, POCH, FOE, ANDRÉ ou les Brésiliens OS GEMEOS. On commençait aussi à créer des passerelles entre le graffiti, les artistes de rue des années 80, le skate, le BMX, et également les milieux de la mode, du graphisme, de la musique…

C’est aussi un moment où je fréquentais le milieux de la nuit à Paris, les vernissages, les soirées ‘branchées’. C’est comme ça qu’avec des amis on a fait la connaissance d’Axel, qui avait une agence de graphisme, Crazy Baby. Il était un peu déjanté et nous a proposé d’exposer dans ses bureaux. Il y a eu vraiment beaucoup monde et j’ai réalisé qu’une génération avait grandi avec le graffiti, en était nourrie, imprégnée, et que certains étaient prêt à dépasser le côté ‘street-art amusant et décoratif’ pour chercher à comprendre ce qui était caché derrière. Avec le temps, ça m’a permis de travailler avec des agences, des marques, des institutions.

Je gagne très peu d’argent, je bosse tout le temps, j’essaie de rester fidèle à ce que j’ai toujours fait : des choses sans concession, qui me plaisent à moi avant de vouloir plaire à qui que ce soit d’autre. Mais aujourd’hui, il y a une telle prolifération de street-artistes et de vampires qui tournent autour de tout ça qu’il y a quand même des moments où il faut ramer pour montrer que l’on existe encore.

Quand on a 50 ans et pas de compte Instagram, ça n’est pas facile tous les jours (sourire). Alors plutôt que de passer par les réseaux virtuels, j’utilise les miens, ceux du graffiti : des connaissances devenues galeristes, organisateurs d’événements, les personnes qui suivent mon travail qui sont aujourd’hui artisan, imprimeur ou directeur artistique. Et pour le reste je compte sur mes amis de France, d’Allemagne, de Finlande ou d’Ukraine : on crée et on fait des choses ensemble, comme l’expo La Zone grise à Marseille à la Cité des Arts de la Rue. Une ‘réunion collégiale’ de l’époque des InterRail, prétexte à soulever le voile sur cette zone d’ombre qui nous habite et qui fait de nous des gens à part avec un léger twist dans la tête. Des Artistes du Graffiti.

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