De connexions musicales en rencontres fortuites, on vous fait savoir que M.Sayyid du groupe Antipop Consortium habite en France, a fondé une famille, fait de la musique et dessine au POSCA. Et il expose à Paris au même moment, avec de nombreux autres artistes tous liés à la musique.
Maurice Greene de son état civil est afro-américain, de la côte Est, adepte de rimes complexes et de musiques désordonnées. Il a un temps fait du BMX, aime échanger et habite depuis 20 ans notre pays. Créatif, très créatif, sa nécessité de s’exprimer l’a mené à ne pas choisir entre plusieurs disciplines.
De prime abord, la musique, les beats qu’il compose et les textes qui devront y coller est le premier sujet qu’il aborde. « Je passe mon temps à y réfléchir! » confie-t-il. Et i y a aussi le dessin, qui est spontané et fugacement jeté sur papier, Maurice en parle comme des monstres venus affronter ses démons et faire de la place dans son esprit pour mieux se consacrer à l’art. On en a parlé en terrasse…
Un très bel ancien entrepôt transformé en espace d’exposition au cœur du Marais vous propose encore quelques jours de découvrir une expo collective d’artistes / dessinateurs / illustrateurs liés à des collectifs, micro-éditeurs et labels musicaux. Des supports et des formats variables, de la couleur, de la musique et beaucoup d’inspirations. On retrouve d’ailleurs Fabrice Laureau et son label fait maison Ouvré qui se confiait sur ce projet il y a quelques années. Et les dessins de Maurice.
jusqu’au vendredi 24 juillet 2026
TOPOGAPHIE DE L’ART
15 rue de Thorigny
75003 Paris
14h/19h – entrée libre
Il y a une vingtaine d’années, je venais régulièrement ici pour faire des concerts. Et en 2010, j’ai travaillé quelques temps sur un projet musical, c’est à cette période que j’ai rencontré ma femme, qui est française. Nous avons d’abord vécu aux États-Unis, puis nous nous sommes installés à Paris.
Ce déménagement a complètement bouleversé ma vie. Il a fallu que je trouve mes repères. J’ai traversé une période difficile, mais c’est aussi un moment où j’ai élevé mes enfants, je faisais de la musique, tout en cherchant à dépasser la barrière de la langue et trouver un emploi. On ne se rend pas compte, tant qu’on ne le vit pas, à quel point il peut être difficile psychologiquement de ne pas travailler. Finalement, ce moment m’a poussé à me fixer des échéances, à instaurer des horaires de travail, et à construire tout un mode de vie centré sur le bien-être et des projets.
Oui ! Par exemple, tout simplement par rapport à la manière dont les gens réagissent. Ici, même l’enthousiasme s’exprime autrement ! Je viens d’un pays où les gens sont naturellement très démonstratifs, donc quand on est face à quelqu’un qui réagit peu, on se pose des questions sur le fait que l’on ait pu être maladroit.
Ça m’a pris une dizaine d’années pour communiquer correctement, et aujourd’hui je peux m’exprimer, discuter et échanger des idées. Pour en arriver là, je dirais qu’il faut se lancer, s’ouvrir, lire et apprendre. Ne pas renoncer.
Tout ramène à la même chose : la lutte. Faire exister Antipop Consortium, c’était déjà une lutte. Apprendre à écrire des rimes, trouver son propre style, travailler pour manger… Tout ça faisait partie de notre combat, et c’est ce qui nous a permis d’innover, de marquer les gens avec notre musique. En tant qu’artiste, Antipop m’a donné l’occasion de créer une musique qui mêle hip-hop, électronique et expérimentations, en restant toujours à la marge des sentiers battus.
Comme beaucoup de projets atypiques. Au début, quand tu es un groupe de niche, les gens ne s’y intéressent pas vraiment. Puis, avec le temps, ton travail finit par être reconnu. Il y a quelques années, on s’est réunis pour un concert, la salle était pleine avec un public de toutes origines et de toutes couleurs. C’était une magnifique preuve de ce que nous avions créé ensemble.
Imagine pouvoir dire : « J’ai fait partie d’un groupe qui avait la liberté totale de créer ce qu’il voulait. » Et que les gens aiment cette musique justement parce que tu expérimentes de nouvelles choses. C’est un privilège immense, et ça reste une véritable fierté.
Oui, bien sûr ! Il y a eu plusieurs étapes, plusieurs façons de construire ma propre identité artistique. Mais je crois que j’ai surtout eu de la chance. Les personnes qui m’entourent aujourd’hui en sont la preuve. Mais cette chance n’aurait servi à rien sans travail. J’ai énormément travaillé pour devenir l’artiste que je suis aujourd’hui, pour m’épanouir pleinement.
Quand je suis arrivé en France, j’habitais à Belleville à Paris, j’étais complètement perdu. Je ne savais plus vraiment quelle musique je voulais faire. Le groupe s’était séparé, et ça s’est fait d’une façon douloureuse. Nous avions fait un concert au Théâtre du Châtelet pour le projet The Snorks, puis le groupe s’est dissout. À partir de ce moment-là, j’ai dû reconstruire toute ma vie musicale. Repartir de zéro.
Aujourd’hui encore, je me laisse guider par l’énergie. Cette énergie, ce sont les rimes, les mélodies, les beats. J’essaie de créer une musique qui soit à la fois expérimentale et parfaitement maîtrisée. Une musique audacieuse tout en gardant un vrai groove. C’est un peu l’esprit du jazzman Thelonious Monk ou du producteur de rap Timbaland. Cette idée ne m’a jamais quitté.
Travailler avec lui, c’était complètement fou. C’était un projet très ambitieux, le MIT était impliqué, il y avait aussi un sous-marin spécial pour aller à de grandes profondeurs… et il y a eu un court-métrage, qui est magnifique, dont on a fait la musique avec Priest. Charlotte Rampling y incarne une écrivaine en quête de réponses aux grandes questions de l’existence. Elle est plongée dans cette réflexion, entourée de créatures sous-marines, tandis que la voix de Dieu est interprétée par David Lynch. C’est un film remarquable. Malheureusement, il n’a pas eu la visibilité qu’il aurait méritée, car il a seulement été diffusé à quelques occasions.
Quelques temps plus tard, en 2016, je sors ma première mixtape, Error Tape 1, et c’est aussi à ce moment-là que je rencontre Nico et Fabrice – Laureau – du label de disques Prohibited. Ils m’ont soutenu pour développer pleinement mon univers artistique. Ils m’ont aussi beaucoup donné confiance en moi.
D’ailleurs, je tiens à ajouter quelque chose de très important, notamment pour les personnes qui liront cette interview : les gens qui vous entourent comptent énormément. Quand le travail acharné rencontre la chance, ça donne des moments comme celui-ci, où nous sommes en train de discuter ensemble, à une terrasse, au centre de Paris, et je trouve ça très agréable.
C’est une bonne question. Il y a eu une période de ma vie où devenir un rappeur connu était important pour moi. Et avec le temps, je me suis rendu compte que je suivais la mauvaise voie. Et j’ai compris que ma place était ailleurs : dans une démarche d’exploration, comme celle du jazzman Pharoah Sanders [ci-dessous – jazzman américain qui n’a cessé d’explorer et d’expérimenter, notamment aux côtés de John Coltrane] ou de musiciens qui ont repoussé les limites de leur art.
C’est là que je peux apporter quelque chose, davantage qu’en cherchant à être un rappeur connu. Aujourd’hui, je me définis comme un musicien expérimental, un rappeur, un créateur de rythmes qui explore sans cesse de nouveaux territoires.

Notre génération a grandi dans une culture du Do It Yourself – DIY –, d’abord avec la scène punk, puis avec le rap indépendant. Ça voulait dire tout faire soi-même : concevoir ses affiches, fabriquer ses zines, créer son identité visuelle. Depuis la fin des années 1980, j’ai toujours créé, de la musique, des images, du graphisme… En revanche, les dessins qui sont exposés aujourd’hui ont été faits il y a six ans au moment où j’ai quitté Paris pour m’installer à Houdan, dans les Yvelines.
Au départ, ils étaient exclusivement en noir et blanc, réalisés au feutre POSCA. Les murs de mon atelier en étaient couverts. Et pendant très longtemps, j’ai tenu absolument à ce que ça reste comme ça. Un jour, un ami de Fabrice et Nico m’a dit : « Je crois que ces dessins réclament de la couleur. » Cette remarque m’a interpellé, et j’ai commencé à en ajouter. À partir de là, les personnages sont devenus vivants, la couleur est devenue leur peau. J’ai commencé à utiliser différentes nuances de carnation, car même si on est tous humains, nos peaux présentent une infinité de variations. C’est ainsi qu’est née cette dimension multicolore de mon travail.
Quand je dessine, c’est entre le contrôle et le lâcher-prise, à la frontière du conscient et de l’inconscient, et de ce processus émerge ces figures spirituelles. Je les imagine comme des présences bienveillantes qui habitent notre environnement. Elles se déplacent, occupent notre espace et, au fond, sont là pour nous protéger. On a tous nos démons et j’ai le sentiment que ces personnages que je dessine me protègent des miens, et de ceux du monde extérieur.
Sous-titré painting, watching and thinking out loud, FOLLOW THE SUN est un zine de Maurice Greene / M.Sayyid en collaboration avec Nico et Fabrice, et le soutien logistique de Sergej Vutuć. Des dessins et quelques mots sur des beaux papiers, 100 copies et c’est disponible via la page Bandcamp de l’artiste. Et quand vous aurez votre exemplaire entre les mains, vous aurez accès à une mixtape exclusive !
On me pose souvent cette question, et au fond je préfère ne pas citer de noms. Si je mentionne un artiste, quelqu’un pourra me dire ensuite : « Pourquoi n’as-tu pas parlé de celui-ci ou de celui-là ? » Il y a beaucoup d’artistes et de musiciens dont j’admire le travail, alors je préfère ne citer personne en particulier… Tu penses que c’est bon ? C’est une réponse acceptable ?
Très bien, je pense que c’est plus juste ainsi.