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Jean-Charles de Castelbajac est curieux, et il nous a expliqué comment le rester

11.05.2026
 le  style,  c’est  ce  qui  fait  la  différence... 

imaginez l’imaginaire !

Privilège de l’âge, Jean-Claude de Castelbajac a atteint un absolu. Tant au niveau de la création que de la créativité. Il ne fait qu’un avec son temps, son histoire et cet avenir qui lui propose rencontres et collaborations. Il y a aussi sa famille, ceux et celles avec qui il travaille, les amis, les frères et les sœurs choisis, qui peuplent son quotidien d’hyperactif. Depuis plusieurs années, POSCA en main ou en poche, Castelbajac dessine le futur tout en scrutant le présent avec un œil sur son passé qui lui tient tant à cœur.

En visio, entre découpage, collage et scotchage, il nous a rapporté quelques bons mots et observations sur l’essence de la vie.

JCDC est sur Instagram tous les jours, il a aussi un site web

L’imagination au pouvoir

Le musée Les abattoirs qui se trouve à Toulouse expose près de 300 œuvres de JCDC. L’intitulé reprend peut-être un slogan de mai 68 des Situ, Albert Einstein ou encore Victor Hugo, on ne le sait pas vraiment mais il sied parfaitement à Monsieur Castelbajac qui imagine et concrétise ses rêves depuis une cinquantaine d’années. C’est à découvrir jusqu’au 23 juin 2026, du mercredi eu dimanche.

Les Abattoirs sur Instagram

 

Vous avez une carrière très longue, ce serait difficile de la résumer en quelques minutes. Donc ma première question sera : comment faites-vous pour conserver votre curiosité intacte ?

La curiosité, pour moi, ça a toujours été comme une respiration. J’ai une acuité et tout un matériel immatériel qui font que je suis tout le temps en éveil. Cet éveil, c’est ce qui régénère ma créativité. Toutes ces connaissances et expériences accumulées créent en moi de nouveaux accidents et de nouvelles envies.

 

Et comment découvre-t-on de nouvelles choses en 2026 ?

Je dirais qu’aujourd’hui c’est moins un travail d’archéologue car il y a des outils extraordinaires. Que ce soit de plonger dans le futur avec l’IA, en feuilletant Instagram, en écoutant de la musique, ou dans un magazine comme Les Inrocks où je peux découvrir un groupe en émergence ou un artiste en apparition.

C’est surtout aimer le bizarre, tout ce qui n’est pas dans la norme m’interpelle. Je suis tout le temps en éveil romanesque, je construis mille histoires par jour. Et ces histoires, ensuite, est-ce qu’elles deviennent des installations ? des vêtements ? des dessins ? Une chaise ?

Il y a aussi ma relation à la ville, et ce que je préfère c’est-à-dire la rue. La rue et ses fantômes, ses immeubles historiques, ses gens pressés, ses musiciens, ses sirènes, ses acteurs, et la lumière. Et quand je ressens qu’un mur m’appelle ou m’interpelle, qu’il murmure : « Viens… », j’y dessine un ange à la craie encadré de quatre symboles : l’étoile qui nous guide, l’oiseau qui nous accompagne, la croix et le cœur.

Vous diriez qu’aujourd’hui vous avez plus un travail de curation ?

C’est intéressant votre question parce que j’ai toujours pensé que c’est ce que j’ai fait de mieux dans ma vie, d’être curateur. De convoquer des gens dont j’aime le talent pour m’entourer, pour intervenir, pour dialoguer.

Je me souviens, notamment, d’un défilé dont Xavier Veilhan avait fait le décor, Malcolm McLaren la musique, Grace Jones et Vanessa Paradis étaient sur scène avec Willi Ninja qui dansait le voguing, et le photographe Robert Mapplethorpe avait créé l’invitation. Je crois que l’absolu, aujourd’hui, c’est d’être curateur de son propre univers, qui définit un style, une entité, sans pour autant appartenir à une famille.

 

La musique est très importante dans votre travail, vous avez cette appétence pour des courants nouveaux, parfois radicaux comme le punk ou le grime, un matériau très brut…

C’est la même matière que j’ai trouvé avec Ethan et Alice chez Crystal Castles, où il y avait cette espèce de chip music, ces sons de jeux vidéos Nintendo. C’est aussi pour ça que j’ai aimé Flavien Berger quand je l’ai vu sur scène à Saint-Brieuc, il y a 10 ans. Ce côté lo-fi et ready-made qui participe aux détournements mémoriels et à la réinvention sublimée de notre enfance.

 Je  pense  qu’aujourd’hui  Keith  Haring  ce  serait  très  bien  entendu  avec  Miki... 

L’enfance revient souvent dans votre travail, et je trouve qu’il y a aussi une certaine nostalgie, dans le bon sens du terme, qui se veut perpétuer le passé.

C’est vrai qu’il y a une récurrence émotionnelle. Il y a toute une fratrie qui reste présente, c’est comme si ces amis ne m’avaient jamais quitté. Je pense qu’aujourd’hui Keith Haring ce serait très bien entendu avec Miki, par exemple. Et [Malcolm] McLaren aurait beaucoup aimé Sleaford Mods un duo britannique originaire de Nottingham qui pratique un electro punk sulfureux.

Je n’ai pas la frontière du temps. Je vois les choses comme une installation permanente dans cette espèce de communauté affective de frères et de sœurs choisis. Keith fait autant de bien aux jeunes générations aujourd’hui que de son vivant.

Vous dites dans une interview que vous avez souvent travaillé pour des projets qui voyaient le jour bien plus tard, que vous travailliez sur le futur, qu’il fallait l’inventer…

C’est la chance et le mystère que j’ai eu de travailler dans ce monde de la mode. C’est-à-dire que je n’ai jamais été là au moment où les choses se passaient. Je devais les anticiper. Et c’est pour ça que tous les créateurs sont un petit peu en décalage horaire puisqu’ils sont dans l’anticipation. Donc il y a une forme d’écriture médiumnique, de l’ordre de l’intuition, et ça fonctionne dans les deux sens, ça peut être aussi un voyage spatio-temporel vers le passé.

 J'avais  été  mystérieusement  en  lien  avec  ce  monde  du  hip-hop... 

On vous retrouve dans tous les milieux, même celui du skateboard en collaborant avec la marque anglaise Palace, comment avez-vous été connecté avec eux ?

Ça remonte à loin cette histoire. À un moment, mes fils étaient en Angleterre et l’un d’eux m’a expliqué que l’on m’appelait JCDCjicidici, parce que les Anglais n’arrivaient pas à dire mon nom. J’ai trouvé ça très sympathique. Et il m’a expliqué qu’il y a tout un mouvement qui s’appelle le grime, des rappeurs qui étaient les enfants du hip-hop américain, mais plus radical, ouvrier, populaire. J’avais été mystérieusement en lien avec ce monde du hip-hop car les rappeurs new-yorkais ont fait de mes pulls cartoons leur blasons dans les années 80/90.

Et autour de cette communauté grime, il y avait deux photographes, Tim and Barry, à qui j’ai confié 50 pièces d’archives pour faire un shoot photo dans le East End de Londres. Et là, ils m’ont présenté deux jeunes garçons, dont un s’appelait Gareth Skewis qui a fondé dix ans plus tard Palace. Et ensuite on a collaboré plusieurs fois ensemble.

J’ai aussi réalisé des planches avec The Skateroom*, que j’aime beaucoup. J’ai toujours aimé la communauté du skateboard : Barry McGee, Chris Johanson, Ed Templeton, les Beautiful Losers… Toute cette famille-là.

 

*The Skateroom réalise des planches de skate en collaboration avec des artistes, ils reversent une partie des bénéfices à des ONG qui construisent des skateparks dans des pays en difficulté.

 better  a  spectacular  failure,  than  a  benign  sucess 

D’ailleurs dans une autre interview, vous vous qualifiez de Beautiful Losers…

J’ai eu ma période beautiful loser. La société m’avait oublié, avait oublié mon travail et à quel point j’avais été en anticipation et visionnaire. À ce moment-là, j’ai commencé à m’intéresser à cette notion de savoir perdre, que l’on retrouvait notamment au Japon chez les samouraïs.

Et il y avait la phrase que Malcolm [McLaren] me répétait souvent, qui est sur sa tombe d’ailleurs : « better a spectacular failure, than a benign sucess ». Un échec magnifique plutôt qu’un moindre succès. J’ai été habité par cette espèce de destin, puis j’ai été frappé par la Renaissance. Et tant mieux.

Est-ce qu’il y a un événement marquant qui a transformé votre art, votre vision de la vie ?

Je dirais très sincèrement que mon art est tellement lié à ma vie intime, à ma vie émotionnelle, sentimentale et familiale qu’il est en perpétuel mouvement. Je suis aussi très sensible aux vibrations sociétales, comme la dystopie actuelle qui a complètement modifié ma perception de mon métier. Je ne me sens plus du tout dans l’aparté ou dans l’entre-soi de créer des choses expérimentales pour un petit nombre.

Je me suis senti progressivement habité par le destin de quelqu’un qui inscrit son travail dans la marche du temps. C’est venu au travers de grands projets comme les JMJ* en 1997 dont j’étais directeur artistique. Il y a eu le clip Téléphone de Lady Gaga, mon exposition le Peuple de Demain au centre Pompidou en 2021, la façade d’Orly, puis la réouverture de Notre-Dame après l’incendie dont j’ai créé la paramentique et participé à la scénographie, tous ces projets ayant eu une couverture médiatique universelle.

Il y a une tendance à privatiser nos émotions et d’un autre côté il y a une grande créativité. C’est pour ça que je suis très activé par ce que je vis aujourd’hui qui est sans doute le moment le plus exaltant de ma créativité, avec les années 70. Enfin il y n’a plus de frontières entre les disciplines, on a réussi à blaster tout ça. D’où l’importance pour chaque artiste d’avoir un style.

*JMJ : les Journées Mondiales de la Jeunesse, initiées par le pape Jean-Paul II en 1984, c’est une réunion annuelle des jeunes catholiques du monde dans une capitale, notamment à Paris en 1997. À cette occasion, 5500 costumes sont créés dont celui du Pape, et des milliers de t-shirts pour collecter des fonds.

 On  est  en  train  de  re-convoquer  le  médiéval... 

D’ailleurs j’ai retenu cette citation de vous : « le style, c’est ce qui fait la différence. »

Le style, c’est une écriture universelle. J’ai eu la chance d’avoir une mère qui très tôt m’a appris le style des meubles. À 10 ans, je savais discerner une chaise Louis XVI d’une chaise Louis XV. Je me suis toujours senti attiré vers les choses qui étaient un hybride des transitions. Elles étaient encore enfants de ce qui venait de se passer, et l’aube du futur.

Quand je regarde les images de Marlon Magnée, du groupe de musique La Femme, pour son album solo, il pose en armure du Moyen Âge. On est en train de re-convoquer le médiéval, parce qu’on a envie d’épique, de romanesque. Et on le voit aussi avec le succès des livres de Michel Pastoureau sur les couleurs du Moyen Âge et à travers l’histoire, c’est incroyable.

En parlant de couleurs, nous tenions à vous remercier d’être un ambassadeur de POSCA depuis tant d’années…

J’ai toujours aimé POSCA, parce que ce sont des bons outils. Et les couleurs sont très déterminées. Je regrette simplement qu’il n’y en ait pas de plus gros avec une pointe de trois/quatre centimètres. On a toujours eu une très bonne relation, et on a fait une boîte ensemble pour mon exposition Le Peuple de Demain à Beaubourg.

D’ailleurs, très récemment, j’étais le parrain d’un festival de danse à Chaillot, j’ai fait une performance en live avec Léo Walk, que j’aime beaucoup, il dansait pendant que je dessinais avec des POSCA, ça s’appelle Irruption Chromatique.