Ça part d’un compte Instagram et ça remonte à un rituel quotidien d’écriture, en musique, et ce depuis une dizaine d’années. Une habitude créative pour se faire du bien, s’exprimer, et rendre hommage à l’une de ses passions, le graffiti. C’est le moyen que Treizièmemoibureau a choisi comme introspection, tout en verbes et substantifs, avec un an d’écart.
Pour commencer, parle-nous de ton intérêt pour le graffiti et cette culture, comment tu la découvres ?
Je la découvre dans les rues de la ville où j’habitais, en banlieue parisienne, des signatures et des tags sur les murs. Quand je viens à Paris je prends le train jusqu’à la gare Saint-Lazare, je vois des graffitis le long des voies ferrées. Je suis fasciné par toutes ces lettres dans la ville et leurs différents styles. J’écoute du rap comme un jeune adolescent et je fais le lien entre tout ça. Je comprends que c’est du hip-hop, et ça me plaît beaucoup.
Quelques temps après j’ai habité dans les Bouches-du-Rhône et je retrouve des noms que j’avais laissés à Saint-Lazare, comme TRANE. Il n’est pas le moins fameux des graffeurs français. Dans le graffiti, il y a ce côté underground, société secrète, on suppute, on entend des légendes, on a des bribes d’infos, que l’on doit relier soi-même. Notamment avec l’imagination.
Est-ce que toi tu as tagué / graffé ?
C’est quelque chose que j’ai voulu faire, que j’ai fait, que j’ai beaucoup aimé faire, sans que ça prenne des proportions non plus trop importantes, notamment en termes de réussite. Ce que je fais avec ÉCRIRE ÉCRIRE, depuis presque dix ans, je ne considère pas du tout que ce soit du graffiti.
Le graffiti, le tag, c’est une source majeure d’inspiration et de motivation. Dans ce que j’écris, il y a des liens évidents en termes de formes, voire de propos, mais ce n’est pas du graffiti. Ce que je fais, c’est avec des outils entre l’écrivain et le dessinateur. Et non pas avec des marqueurs ou des bombes de peinture dans la rue.
Présente-nous ÉCRIRE ÉCRIRE, as-tu un rituel d’écriture ?
J’ai eu plein de rituels de dessin ou d’écriture depuis adolescent, sans discontinuer. C’est l’une de mes activités favorites. Noircir du papier, dessiner des lettres, faire des tags ou équivalents avec une variété d’outils, du crayon au stylo, surligneur ou marqueur. Parfois sur la même page pour maximiser l’entraînement et minimiser le coût en papier. J’ai toujours aimé faire ça.
Il y a environ dix ans, j’ai eu l’idée d’écrire le verbe ÉCRIRE. Ça m’amusait la redondance, il y a une mise en abîme. J’ai opté pour le format journal [intime], dater et écrire, avec une recherche graphique. Je fais une page, je passe à la suivante et je ne reviens jamais en arrière. C’est la présente et la prochaine qui comptent. Il peut y avoir plusieurs jours sur une page ou plusieurs pages en un jour, ce qui est moins fréquent.
Le format a changé pendant ces dix années ?
Il y a eu des changements de forme dans ma production mais pas de changements sur le principe. Par exemple, le modèle du cahier que j’utilisais au début n’existe plus. C’était un MUJI noir A5 avec des lignes et une petite marque en haut et en bas de chaque page.
Ça t’a chamboulé ?!
Oui, j’ai été chamboulé, carrément ! (Sourire.) J’ai trouvé des cahiers moins épais avec les mêmes marques. Ça s’est finalement bien passé, j’ai pu poursuivre l’aventure.
Tu me disais que tu avais un attrait pour la papeterie, pourquoi avoir choisi la marque MUJI ?
J’ai testé pas mal de choses et en termes de cahiers MUJI avait l’avantage immense de n’être pas cher, surtout au rapport de la qualité. Ça vient du Japon et il y a un côté classe et neutre, stable. C’est simple et fonctionnel, donc j’aime beaucoup ça. D’ailleurs, il semblerait que MUJI signifie ‘sans marque’.
Tu peux nous parler de ta pratique quotidienne ?
J’ai déménagé il y a peu, donc ça a un peu changé. Ce qui ne change pas c’est que le cahier est ouvert sur mon bureau, et à côté il y a un poste radio-CD-K7 que je m’évertue à conserver. Une bonne journée c’est quand j’écris avant d’aller au boulot, et avant d’aller me coucher. Ça peut être seulement un mot, faire autre chose, y revenir à un moment pour y passer plus de temps. Il y a des jours qui m’échappent mais ils ne sont pas si nombreux.
La musique a un rôle dans ce projet ?
J’ai passé de nombreuses soirées ou moments abîmé dans ma pratique en écoutant de la musique et en dessinant. Ce qui est quand même magnifique. J’aime extraire des citations de chansons, des gimmicks d’artistes que j’aime. J’écris, pas uniquement mais principalement, des verbes à l’infinitif. Il y a la tentative d’exprimer par un assemblage de verbes mon état d’esprit ou ce que je ressens.
Dans tes pages, on constate qu’il y a pas mal de mots autour de l’avenir, la continuité, et vivre…
Oui, complètement. Il y a VIVRE, ça c’est clair, beaucoup. À l’époque, un pote m’avait dit : « Pourquoi tu écoutes un rappeur triste si tu ne te sens pas bien ? Ça ne va pas t’aider. » Je fais une petite digression. D’un côté, ça peut aider, ça peut faire du bien. Et vivre c’est un peu pareil : il y a des moments j’écris VIVRE pour me motiver à vivre, et à d’autres car je vis pleinement. Dans les mots que je choisis il peut y avoir ce double sens, ceux qui tirent et ceux qui poussent.
Je suis beaucoup dans l’introspection et dans le chemin personnel de la vie. Ce sont des choses qui m’animent énormément. Écrire, vivre, respirer, what else ? (Sourire.)
Pour quelles raisons tu décides de partager ce projet sur Instagram ?
Je m’épanouissais franchement dans la pratique et j’avais des retours de proches qui trouvaient ça intéressant. Je sentais que ces retours allaient dans le sens de l’idée que ça pouvait intéresser plus de monde. Et je suis très content de la formule que j’ai trouvée pour partager.
Je me suis mis à diffuser les pages de ces cahiers un an après avoir commencé, et depuis je publie ce que j’ai écrit il y a un an jour pour jour. J’ai un lien authentique et personnel avec ce que je fais parce que je ne me dis pas qu’il faut que je produise pour publier ce soir.
Avec ce décalage, je garde une certaine part d’intimité, une valeur très chère à mes yeux. C’est comme un filtre, si je publiais le jour même, potentiellement on peut me dire : « Tu te sens comme ça en ce moment ? ». C’est peut-être faire beaucoup de cas de l’intérêt que mes émotions représentent pour les gens, mais ça fait qu’il n’y a pas de… corrélation avec le présent.
Je peux m’exprimer pleinement, et de fait il y a des pages que j’aime beaucoup, d’autres sont plus inégales dans leur composition et certaines que je n’aime pas particulièrement. Mais c’est ça qui m’amuse dans mon exercice, c’est de composer en faisant. Et je publie tout. J’ai quelques fois flouté, quand c’était trop personnel.
C’est un moyen de mettre de l’ordre dans tes émotions ?
Oui, clairement. Il y a dans ce projet, dans cette pratique, quelque chose de l’ordre de la digestion émotionnelle. C’est un moyen d’expression, ça m’aide à avancer, à éventuellement mieux comprendre, mieux vivre en m’exprimant.
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